La disparition du lieutenant Emile Juillard

 

 

Cette biographie fait l'objet d'une autre version utilisant les mêmes documents par Arnaud Carobbi sur le blog du parcours du combattant de la guerre 1914-1918.

Un même homme, les mêmes documents, deux visions. Voir l'article d'Arnaud Carobbi.

 

 

 

  

Archives Départementales de la Mayenne 1 Pe 34/72

  

 

 

 

En 1914, dans un article du quotidien L'Echo de la Mayenne daté du 8 septembre, on pouvait lire le court article suivant : « Château-Gontier – Blessé à l'ennemi – Nous apprenons que M. Emile Juillard, lieutenant de réserve au 124e de ligne, négociant à Segré, frère de M. Georges Juillard, conseiller municipal de Château-Gontier, a été blessé dans un des derniers combats. M. Emile Juillard, pour lequel nous formons des vœux de prompt rétablissement, a ses deux frères, Georges et Raymond, également sous les drapeaux ».

La chose était entendue, le lieutenant Juillard avait été blessé dans les combats d'août mais sans gravité particulière. Comment la presse de l'époque fut-elle au courant de cette blessure alors même que plus personne, ni dans son entourage, ni au sein de son unité, n'avait de nouvelles de lui ?

Le JMO du 324e n'en dit d'ailleurs pas plus. Emile Juillard est bien déclaré blessé par le rédacteur mais sans autre précision. Un blessé qui ne figure dans aucune ambulance ni aucun hôpital militaire.

 

Un dossier administratif récemment découvert par notre ami arnaud Carobbi aux Archives Départementales du Maine et Loire éclaire quelque peu cette histoire.

 

Emile Juillard, célibataire de 32 ans habitant Segré, était né le 27 mai 1882 à Château-Gontier. Rappelé par l'ordre de mobilisation général, il rejoint le 324e RI à Laval probablement le 9 août 1914 où il est officier de réserve. Il est aussitôt affecté à la 23e compagnie commandée par le capitaine Tricottet (officier d'active venu du 124e).

 

Le 23 août 1914, la 108e brigade d'infanterie avait reçu pour mission d'organiser un centre de résistance sur la croupe nord de Vaudoncourt tout en tenant le plus longtemps possible le débouché de Spincourt. Les régiments de réserve mayennais avaient été engagés à cet effet.

Le 330e RI tenait Spincourt et Haudelaincourt, le 324e RI (6e bataillon Blachon) s'établissait sur la croupe nord de Vaudoncourt avec un bataillon (5e Jeanson) en réserve vers le bois du Tremblay. En fin d'après-midi (17h00), le général de brigade augmenta la garnison de Spincourt de 2 compagnies du 324 en réserve au bois du Tremblay. La défense extérieure du village vers le nord et vers l'est est terminée à 19h00.

Au matin du 24 août 1914, Spincourt est donc tenu par 1 bataillon du 330e et 2 compagnies du 324e RI (17e et 19e). Ces dernières se tiennent au ailes. Elles organisent défensivement la voie ferrée, la gare et la lisière nord est du village.

Le bataillon Blachon du 324 (6e) occupe toujours la croupe nord de Vaudoncourt, entre Spincourt et le bois du Tremblay (ligne Spincourt/côte 234/ferme Rampont), les 2 dernières compagnies du régiment (18e et 20e) se tiennent en réserve en arrière de ce bois.

Vers 9h00, l'artillerie lourde ennemie tire sur Haudelaincourt puis vers 10h45 c'est Spincourt qui est visé. Un duel d'artillerie s'opère entre les deux camps. Le 330e RI subit de lourdes pertes et doit abandonner Haudelaincourt pour gagner Spincourt et participer à sa défense.

 

 

 

 

 Fond de carte google map.

 

 

 

 

A 15h55, une attaque est déclenchée avec à sa tête le 303e RI et Réchicourt comme objectif. Les 18e et 20e compagnies du 5e bataillon (Jeanson) se lancent elles aussi à l'attaque dans le couloir Vaudoncourt/côte 234. Le bataillon Blachon du 324 (6e) se porte en avant, dévalant le long glacis de 1800 mètres jusqu'à la voie ferrée, au nord de Spincourt, et l'occupe. Les 18e et 20e compagnies atteignent même le château. Le feu est intense. Les Allemands tentent de déboucher des pentes sud ouest et sud des bois du Rachou et de la côte 240.

 

Aux prises à des feux très violents d'infanterie et de mitrailleuses, les troupes se replient : le 303e RI (bataillon Chevalier) se forme sur la voie ferrée au nord ouest du village, le 324e (6e bataillon Blachon) sur la lisière nord est.

Entre temps, vers 17h00, quelques compagnies du 304e RI qui devait suivre le mouvement du 303e RI avaient atteint Spincourt. A 19h00, le 6e bataillon du 324e RI franchit la voie ferrée mais fût obligé de se replier avec la défense de la gare jusqu'à la voie. Vers 19h45 une accalmie se dessinait. Une dernier retour offensif du 304e RI fût tenté sans succès. Les compagnies furent réorganisées et redéployées. A la tombée de la nuit, les unités mélangées se répartissaient ainsi :

 

  • le 304e RI tient alors la gare et la face ouest du village

  • le 303e RI tient le pont de la voie ferrée et la face est

  • les 330e et 324e RI se reforment à l'arrière du village à quelques centaines de mètres au sud du pont, le long de la route d'Etain.

 

Vers 21h00, à la nuit noire, un nouveau bombardement fut lancé sur Spincourt. L'ordre des unités fut encore très éprouvé. Le 324e RI, remis en ordre, se disposait à bivouaquer. Certaines compagnies, à la faveur de la nuit, reculèrent dans la direction de Vaudoncourt.

Le général de brigade rameuta les derniers éléments des 324e et 330e RI qui s'étaient reformés au sud du village et gagna Vaudoncourt puis Loison. Peu avant minuit, la division ordonna le repli de ses troupes sur Billy-sous-Mangiennes. Lorsque le bombardement fut repris sur Spincourt vers 3h00 du matin, le village n'était plus occupé par les Français.

 

En février 1919, sans nouvelles de son fils depuis 1914, madame veuve Juillard (née Hiret), habitant Château-Gontier, entreprend les démarches administratives nécessaires afin de faire reconnaître le décès de son enfant. Elle précise « disparu le 24 août 1914 au combat de Spincourt ».

C'est qu'entre temps, un acte de disparition a été dressé par le 324e RI en février 1917 à propos d'Emile, « disparu au cours du combat de Spincourt (Meuse), le 24 août 1914. Le lieutenant Juillard, blessé, a du rester entre les mains de l'ennemi. Il résulte d'un renseignement de source allemande qu'il serait mort sur le champs de bataille de Spincourt ».

 

En 1919, madame Juillard apporte des éléments de nature ne paraissant pas laisser de doute sur la réalité de ce décès.

 

1- Un avis officieux de décès envoyé au maire de Segré dès août 1915 d'après des renseignements non vérifiés de l'ARF des disparus de Lyons.

2 - Une carte postale datée du 25 août 1914 (postée le 29 et reçue à une période non précisée) portant une inscription en allemand signifiant « Le dernier souvenir d'un tombé à côté de Spincourt ». Cette carte, signée « Gille, sergent major l'artillerie 70, l'Allemagne » avait été remise par madame Juillard à son fils au moment de son départ pour le front. Elle y avait inscrit son adresse.

3 – Une lettre datée du 27 avril 1915 de madame Magda Hopf de Melsungen, à un oncle d'Emile Juillard. Mme Hopf transmet un récit du sergent major Gill (orthographié sans « e »). Ce dernier y décrit sa rencontre avec le lieutenant Emile Juillard le 25 août 1914 alors qu'il est en train de mourir.

4 – Deux lettres (des 22 et 27 décembre 1918) reçues du sergent Bonnet, demeurant à Issy-les-Moulineaux, de la 23e compagnie du 324e RI, qui relate les circonstances de la blessure d'Emile Juillard et ses derniers instants. M. Bonnet fut lui même blessé à Spincourt et fait prisonnier puisqu'il avoue « rentrer de captivité ».

 

Que ressort-il des divers témoignages ? Que sait-on aujourd'hui de la mort du lieutenant Emile Juillard ?

 

Le JMO du 324 ne donne guère de détails sur les opérations des compagnies du 6e bataillon. Aucune mention n'est faite de la 23e.

Le sergent Bonnet affirme que son lieutenant a été blessé à 16h00 lors de l'attaque des tranchées allemandes, à quelques mètres des positions ennemies. L'horaire parait concorder avec les faits, le premier mouvement en avant se faisant à 15h55. Bonnet tombe à côté de Juillard au même moment, touché à la poitrine. Sous la pression du feu adverse, les compagnies françaises durent se retirer laissant seuls les blessés à terre entre les lignes. Le sergent précise qu'Emile Juillard avait les deux jambes brisées. Eclats d'obus ? Rafale de mitrailleuse ? Les deux hommes sont restés longuement étendus l'un près de l'autre, attendant des secours éventuels. Ils se sont encouragés et réconfortés. Le sergent Bonnet, à quelques pas de son chef, étendu sur le dos, s'est évanoui plusieurs fois. Au matin du 26 (ici Bonnet se trompe. Il s'agit plus sûrement du 25 date à laquelle les allemands entrent dans Spincourt) des ambulanciers allemands et des prisonniers français les découvrent et constatent que le lieutenant Juillard a succombé à l'hémorragie provoquée par ses blessures. L'un deux prit une carte postale dans la poche de Bonnet.

C'est là qu'intervient le sergent major Gill. Celui-ci affirme être entré dans Spincourt le 25 vers 9h00 par le chemin de Nouillon Pont. Il s'approchait de la voie ferrée lorsqu'il entendit une détonation (Bonnet ne parle nullement de ce détail. Qui put bien tirer à ce moment précis ? Emile Juillard dans un ultime appel au secours ?). Se dirigeant vers la localisation du bruit, il découvrit un officier français mourrant. Gill précise que Juillard avait la poitrine traversée par une balle (Bonnet ne parle que des blessures aux jambes). Nous savons qu'à 19h00 le 324e RI tenta une nouvelle avancée dans ce même secteur. Le 304e RI également. Prenait-on soin de ne pas toucher les hommes gisant au sol ? Emile Juillard fut-il victime en plus d'une balle perdue ?

Le sergent major Gill retire sur l'officier deux cartes postales (en réalité une seule, l'autre étant prise sur le sergent Bonnet) qu'il confie à un médecin français. C'est la carte que recevra madame Juillard, celle dont elle avait elle même rédigée l'adresse en 1914.

Le sergent major Gill précise l'endroit où il a trouvé le lieutenant Juillard, entre la gare de Spincourt et la moitié du chemin de Nouillon Pont, à environ 400 mètres de la gare. Gill suppose que l'officier français y fut enterré.

 

 

 

 

 Fond de carte google map.

 

 

 

Dans sa lettre à l'administration française en 1919, madame Juillard affirmera détenir un carnet du lieutenant « sur lequel se trouve écrits de la main de mon fils ses mots : J'ai les deux cuisses brisées. Je meurs pensant bien à vous tous. Adieu. Emile ». Ce carnet précieux lui aurait été remis par le soldat Gautru de la 23e compagnie du 324. A quel moment Gautru entra t-il en possession de ce carnet ? Faisait-il partie des prisonniers français dont parle le sergent Bonnet ? S'agit-il de Gautru Louis Joseph Aimé, classe 1904 que nous trouvons dans les registres matricules en ligne aux archives départementales de la Mayenne ?

 

A notre connaissance, le corps d'Emile Juillard ne fut jamais retrouvé.

 

 

Sources :

 

- Archives départementales du Maine-et-Loire, 3U96 – Victimes de guerre, actes de disparition.

- JMO des unités concernées dans la série SHD Terre 26 N.

- L'Echo de la Mayenne, Archives Départementales de la Mayenne, 1 PE 34/72

- Historique du 324e RI

 

 

 

 

 

 

 

 

 



24/08/2012
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