Mangiennes 10 août 1914 : le 130e RI sur 222

 

La 8e division d’infanterie déverse ses troupes dès le 6 août après midi autour de Verdun. Le 9, alors qu’elle cantonne dans la région Danvillers-Romagne, elle reçoit vers 18h00 un ordre de mouvement du 4e Corps d’Armée demandant de pousser immédiatement vers Mangiennes et Billy-sous-Mangiennes deux bataillons du 130 qui doivent s’établir en avant-postes sur la Loison. Leur mission est simple : tenir jusqu’au sacrifice.

Depuis des jours, la chaleur est suffocante. Les hommes fatiguent sous la capote et leur lourd équipement. Le cantonnement apparaissait pour tous comme une aubaine. Mais à peine le sac est-il posé à terre que les gars doivent reprendre la route. Juste le temps d’avaler une soupe. On râle dur dans les rangs.

A l’issue d’une marche de nuit de plus de dix kilomètres, le 1er bataillon du commandant de Busserolles pénètre dans Mangiennes et le trouve occupé par des éléments du 91e RI. Le 2eme Bataillon du commandant Fadat arrive quant à lui dans le village de Billy. On s’installe vaille que vaille pour une nuit qui promet d’être courte.

 

 

 

 

Carte géoportail

 

 

 

A 6 heures du matin, le 10 août, le commandant du 14e régiment de Hussards, mis à la disposition de la division pour éclairer le terrain, signale un mouvement ennemi marchant vers Pillon, au nord-est de Mangiennes. On entend tonner le canon. Des rumeurs signalent même l’ennemi ayant franchit l’Othain au sud de Sorbey. Les hussards échangent des coups feu avec les fantassins allemands sans se laisser accrocher.

 

A Mangiennes, le 91e et le 130e se répartissent les zones de défense. On décide alors que le bataillon Busserolles sera placé sur le mamelon 222, au sud de la localité. Le 91e RI défendra la ville.

A 9h00, le colonel Laffargue commandant le 130e, apprend que Pillon est tombée. L’infanterie ennemie est en marche. Chacun maintenant sait l’affrontement inévitable. Sur la croupe 222, on s’enterre hâtivement. Les 1ère (Besson) et 3ème compagnie (Le Borgne) sur la crête, la 4ème (Capiat) en réserve. Soucieux, Laffargue demande au bataillon Fadat de le rejoindre aussi rapidement que possible dès que le 102e RI l’aura relevé à Billy. Le 1er bataillon est bien trop isolé à son goût.

 

 

 

 

Fond de carte SHD Terre 26 N 70

 

 

On ne voit toujours rien de l’ennemi. Le terrain devant 222 est uniformément calme. Une reconnaissance est mise sur pied. C’est la 2ème compagnie du capitaine Isnard qui est désignée pour l’opération. Isnard est un officier d’active originaire de la côte d’azur, âgé de plus de 40 ans. Sa mission consiste à éclairer le terrain en direction de la crête 244 au nord-est de Billy pour couvrir le débouché des bois et le mouvement à venir du bataillon Fadat.

La compagnie manoeuvre sans qu’aucun signe de l’ennemi ne soit visible. On marche à flanc de coteau, dans l’avoine non récolté. Certains cueillent des coquelicots et des pâquerettes. Soudain un souffle violent. Une explosion. La terre retombe. D’un coup la mitraille se déchaîne. Des feux de mitrailleuses et d’artillerie prennent à partie les gars de la 2ème compagnie. Le capitaine Isnard tombe frappé à mort d’une balle à la tête au moment où il observe la position à la jumelle. Au 91e RI en position à Mangiennes on entend une vive fusillade sur la droite sans rien distinguer. Des corps gisent à terre. Les blessés gémissent. Les officiers de la compagnie, d’une témérité folle, font fi de la mitraille qui cisaille l’avoine. Certains sont debout constituant par là même des cibles extraordinaires. Le sous-lieutenant Guichard est blessé à son tour. Dans les rangs, c’est la panique. Personne ne s’attendait à un tel baptême du feu. Certains hommes se lèvent et courent en sens inverse, vite imités par les restes de la compagnie qui repassent la Loison et refluent vers la croupe 222. L’ennemi ne suit pas.

 

 

 

 

Fond de carte SHD Terre 26 N 70

 

 

A midi, une accalmie se dessine. L’engagement de la journée parait terminé aux yeux de tous. Un petit accrochage et quelques obus d’artillerie, rien de plus. On s’apprête à déjeuner.

A 13h00, le bataillon Fadat en poste à Billy est relevé par la 7eme division d’infanterie et rejoint le bataillon Busserolles en suivant la route de la ferme de Moraigne. Il fait très chaud et les hommes sont épuisés par la courte nuit qu’ils viennent de passer. Comme à la manœuvre, les compagnies font grand’halte au pied de la crête. On forme les faisceaux, les bardas sont posés à terre. Certains hommes se couchent à même le sol. D’autres partent en corvée d’eau au ruisseau ou au lavoir de Mangiennes. On est en bras de chemise et on s’asperge de grandes brassés d’eau fraîche. Il règne un esprit de camp. Et puis c’est le drame.

Au moment où les unités regagnent leurs positions, un nouveau feu violent d’artillerie se déclenche partant cette fois d’une batterie installée entre la route et le bois de Saint-Médard. L’allemand pilonne les compagnies françaises enterrées dans les plis de terrain. La surprise est totale. Les hommes sont frappés les uns après les autres. Un court instant, un vent de panique souffle sur les gars du 130e. Très vite, les officiers reprennent leurs troupes. Toutes les compagnies sont poussées en première ligne.

Le combat est féroce. Le sous-lieutenant raymond Michel de la 6e compagnie s’abat mortellement sur le sol. A la 8eme compagnie, le capitaine Sandaucourt, et le sous-lieutenant Bedel sont touchés. Le lieutenant jules Jaray, Saint-Cyrien de la promotion In-Salah 1899-1901, est tué sur le coup. L’artillerie ennemie cause des ravages énormes dans les rangs du 130. C’est un déluge d’acier. Une batterie d’artillerie du 2e corps d’armée et une autre du 31e RAC parviennent à détruire des pièces allemandes présentent à l’ouest du bois Saint-Médard. Le feu ennemi diminue. Les artilleurs voient alors soudain descendre en nombre des fantassins ennemis venant du bois. Les français tiennent mais les pertes commencent à être lourdes. Mangiennes est encombrés de jeunes soldats pansés sommairement qu’on commence à transporter par voiture. On appelle en renfort des médecins de l’ambulance de Grémilly. Les granges sont pleines à craquer. Près du lavoir, des tas de vêtements souillés gisent sur le sol. Du champ de bataille commence à s’élever une odeur fétide.

 

 

 

 

Le Lieutenant-colonel François Laffargue

 

 

 

Vers 16h00, c’est un détachement de mitrailleuses qui s’installe dans une haie tout près de la côte 244 et prend en enfilade toute la ligne de défense française. Les hommes tombent les uns après les autres. Certains ont le bras ou la poitrine traversée, d’autres ont des membres sectionnés. On ne compte plus les blessés atteints au thorax et au crâne. Les mourants appellent leur mère.

Il devient urgent d’intervenir. Les officiers encore valides se réunissent. Le colonel Laffargue ordonne un repli sur la sortie sud-ouest de Mangiennes pour rejoindre le 91e RI. Afin de couvrir le repli du 1er bataillon, les compagnies Thannberger et Le Faou du 2e bataillon sont déployées à gauche du dispositif. Elles progressent à vive allure. C’est alors que tout s’affole.

 

Les hommes du 1er bataillon, sur les nerfs depuis le matin, sont persuadés que leurs camarades du 2eme bataillon viennent les renforcer pour l’attaque. L'ivresse du danger les a électrifiés et a modifié leur perception de la réalité. Sans ordres, ils se lèvent à leur tour et se lancent en avant. Les officiers, pris de court, ne peuvent que suivre. C’est une charge spontanée qui s’ébranle, un bond de toute la ligne qui se lance à la baïonnette en direction de la Loison.

 

 

 

 

 

Il faut parcourir plus d’un kilomètre sur un terrain découvert. Les hommes, sur les nerfs, courent comme des damnés. Le 2ème bataillon emboîte le pas au 1er. Le cour d’eau est puissant, grossi par les pluies diluviennes des jours précédents et le fond est extrêmement vaseux. Certains le franchissent pourtant et hurlent comme des diables après l’ennemi qui se terre. Le sous-lieutenant roger Deffrenais de la 1ere compagnie s’abat en pénétrant dans l’eau fraîche. Les obus ne cessent de pleuvoir. Les pertes sont considérables. L’ennemi reste invisible et fauche les rangs compacts des gars du 130e. Devant l’échec visible de ce fol assaut, le commandant de Busserolles fait sonner « Au drapeau ! » pour rallier les survivants. Ceux-ci gagnent les bois puis Romagne-sous-les-Côtes.

Vers 18h00, le combat cesse enfin. Un silence de mort règne sur le champ de bataille. Le général commandant la 8eme division est informé que les deux bataillons du 130, très éprouvés, se retirent par les bois sud-ouest de Mangiennes sans être poursuivis par l’ennemi.

 

Au 130e RI on dénombre 4 tués et 12 blessés chez les officiers, 150 tués, 500 blessés et 50 disparus chez les hommes de troupe. Un carnage ! Le groupe de brancardiers divisionnaire relève les corps. Les inhumations se font sur place. Les blessés sont évacués sur Etraye et Damvillers. Les transportables sont acheminés au moyen d’automobiles chargées du ravitaillement de la division en matériel et munitions.

Dans le petit cimetière de Mangiennes, les hommes enterrent sommairement le capitaine Isnard, le lieutenant Jaray et les sous-lieutenants Deffrenais et Michel.

 

Sources :

 

  • Historique du 130e RI

  • JMO des unités concernées série 26 N

  • Lieutenant-colonel Pugens, Mangiennes, Lavauzelle 1934



13/03/2011
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