Nampcel 1914 : témoignage de l'adjudant Deslande

 

 

 

 

 

 

Voici la lettre que l'adjudant Jean Deslande adressa à un ami après sa blessure devant Nampcel. L'abbé Deslande, né à Fougères le 4 juin 1891, sera tué le 19 février 1915 lors des combats de Perthes. Sergent en août 1914, il est nommé adjudant le 10 septembre. L'historique du 124e précise qu'il fut achevé par une balle alors qu'il gisait déjà blessé au sol. Le rédacteur précise « en levant son képi, il crie à son chef de bataillon :  « Mon capitaine, vive la France ». Dans un entrefilet paru dans l'Echo de la Mayenne en date du 1 octobre 1915, on peut lire que « le père Deslande a du être inhumé dans sa dernière attitude, signalée par l'ordre du jour, car il n'a pas été possible de ployer ce bras fixé par la mort dans une rigidité absolue ».

 

 

24 septembre 1914.

 

J'ai été blessé, le 15 septembre, à l'attaque du village de Moulin-sous-Touvent. Un peu en éminence sur un très vaste plateau, cette position était très fortifiée par des tranchées de toutes sortes. Alentour, d'immenses champs de betteraves de plusieurs kilomètres carrés. Nous passâmes une partie de la journée dans ces champs, tapis derrière de petits abris de terre que nous installions. Balles et obus chantaient autour de nous dans des tonalités différentes. Un moment je reçois l'ordre de me porter en avant avec ma section. Nous partons par bond, mais voilà qu'au bout d'un moment la compagnie qui me couvrait à gauche, recule ; je m'arrête donc et me retranche sur place. Nouvelle station prolongée dans le champ.

Mon ami B... et moi, nous nous mettons à causer, en examinant l'horizon. Nous causions ainsi depuis dix minutes, quand un obus vint se mêler à notre entretien, en nous renversant tous les deux. Mon compagnon était atteint au bras gauche, peu grièvement. Pour moi, j'avais reçu un éclat en pleine tête, et j'eus, pendant une minute, quelque inquiétude sur la solidité de ma boite crânienne. Mais non, pas une égratignure, une bosse tout au plus, voilà ce que peut un obus allemand sur une tête de breton.

Pourtant, à la tombée de la nuit, on nous dit d'enlever le village à tout prix. On n'y voyait plus, nous risquions de nous embrocher les uns les autres, tandis que les canons et les mitrailleuses allemandes étaient réglés depuis longtemps sur notre parcours. Tous nos chefs, capitaines et lieutenants, s'en rendaient compte ; ils ont obéi sans broncher. De fait, cette attaque ne réussit pas. Pour moi, au bout de 800 mètres, je tombais, frappé dans la basse poitrine par une balle qui me traversa de part en part. Entrée un peu à gauche, sous la dernière côte, elle sortit par me côté droit, un peu au dessus des reins.

Je souffrais vivement et, de prime abord, je crus ma dernière heure arrivée. Je me fis donner mon crucifix et me préparai à mourir. Mon Dieu, je n'eus pas de peine à faire mon sacrifice ; ce qui m'arrivait, je l'avais souvent prévu et j'étais parvenu à dégager, de l'appareil brutal du champ de bataille, l'appel plus doux de Notre-Seigneur.

Au bout de quelques minutes, mes hommes me proposèrent de me porter un peu à l'écart. J'acceptai pour être plus tranquille, puis voyant que je gardais toute ma lucidité, j'accédai au désir de deux braves gens qui voulaient absolument me sortit de là ; je leur dois la vie. Chargés déjà de leur sac et de leur fusil, ils se mirent à me véhiculer à travers les betteraves. Cette marche dans la nuit, avec un pareil fardeau, leur comptera pour le ciel. A moi aussi, j'espère, car leur bonne volonté ne me mettait pas à l'abri des secousses.

Mais où aller ? Après de vaines recherches, on se décida à attendre le jour. Nuit pénible, coupée de longues averses.

A l'aube, mes gens apprirent qu'un poste de secours se trouvait à 2 kilomètres. J'y arrivais éreinté, mais sans fièvre et sans vomissement. Au premier major qui me vit, je demandai la vérité entière. « A priori, avec votre teint et votre pouls, vous devez vous en tirer, surtout si vous êtes blessé depuis douze heures, mais vous avez de la chance. »

Dans la soirée, j'étais transporté à l'ambulance principale, assis dans une mauvaise voiture : ces messieurs les Allemands ne dédaignèrent pas d'envoyer quelques obus sur notre convoi. 

 

 

Lettre publiée dans l'ouvrage de Léonce de Grandmaison, Impressions de guerre de prêtres soldats, tome 1, Plon 1916.

 



15/09/2012
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