La correspondance militaire de Paul Vaseux (8)

 

 

  

Le 8 décembre 1914, la 9e division attaque la position de Vauquois. Le vent souffle en tempête et une pluie froide cingle les visages. L'action principale a lieu sur la lisière sud de Vauquois par un bataillon du 113 appuyé par le bataillon Malandrin (I/131) partant de la Maize. L'attaque progresse jusqu'au réseau de fils de fer qui entourent Vauquois au sud et est arrêtée. Les unités de 1ère ligne s'abritent dans des tranchées. Le lendemain, une attaque de nuit ne progresse pas davantage.

 

 

 

Clermont-en-Argonne, 18 décembre.

 

 

Nous venons encore de tirer douze jours en pleine forêt et en première ligne et je suis bien content de venir prendre de venir prendre un repos de quelques jours bien gagné.

Si je me souviens bien, mon dernier entretien vous avait renseigné sur ma reconnaissance et les félicitations qu'elle m'avait values. Depuis nous avons fait l'attaque de Vauquois, malheureusement sans obtenir le succès complet. C'est un nid d'aigle presque imprenable et il faudra encore y tenir le siège pendant quelque temps avant de l'emporter. La veille au soir j'avais avec mon commandant de compagnie et mes camarades reconnu l'emplacement à occuper et les dispositions à prendre autant qu'il est possible de faire d'après les prévisions et le résultat du premier choc. J'étais décidé, j'envisageais très bien ma petite affaire, lorsque, à 9 heures du soir, je fus appelé au téléphone près du colonel qui me désigna comme chef de liaison entre lui même et le général de brigade, si bien que j'ai passé trois jours au poste de faveur. Après cette fameuse attaque, ma mission étant terminée, je suis resté dans les tranchées jusqu'à mon arrivée ici.

Comme c'est pénible par ces temps-ci ! Il pleut presque tout le temps. On a du mal à vider l'eau des tranchées assez vite pour ne pas être trop mouillé. Malgré tous nos efforts il faut rester constamment dans la boue et l'eau jusqu'à la cheville. On en arrive bientôt à n'y plus faire attention. On installe rondins, faseines, claies, tout ce qui peut nous rendre le séjour plus supportable.

Évidemment, toutes ne sont pas comme celle-là.

Tout dépend de la position du terrain, du temps, de l'importance qu'il y a à occuper plutôt telle tranchée moins bonne que telle autre pour des raisons de manœuvre et de combat. Je me suis trouvé à occuper une mauvaise tranchée qui commandait un point très sérieux et qu'il fallait tenir à tout prix, demain ce sera un autre, à côté de moi des camarades sont plus favorisés. Et puis, j'avais passé trois jours au poste d'honneur, je pouvais à mon tour en passer 4 ou 5 au poste le plus pénible. Malgré tout, ça va, et très bien je ne manque de rien. Je sais qu'il y a plus malheureux que moi autour de moi et cela m'aide à supporter courageusement mes petites misères.

D'ailleurs je ne voudrais pas continuer plus longtemps à vous faire part de mes petites souffrances ou émotions si je savais vous inquiéter ou attirer sur moi trop grande pitié. Je vous raconte pour essayer de vous donner une petite idée de ce que nous faisons et pour vous intéresser mais, nous avons vu de telles choses depuis le début que nous sommes tous devenus de véritables guerriers et que ce qui nous aurait paru impossible il y a quatre mois nous le faisons aujourd'hui presque sans y penser.

Pourtant, le jour de la relève, je croyais que mon dernier jour était arrivé. A 18h00, deux boules lumineuses viennent éclairer nos tranchées comme en plein jour. Pour moi et mon petit poste, premier avertissement et redoublement de vigilance, 20h20 deux autres boules lumineuses éclairant sur presque un kilomètre et demi. Nouvelle émotion confirmant nos premières craintes.

Je commence à me faire de idées. Les boches préparent une attaque de nuit et après avoir repéré nos positions les plus critiques vont en faire l'assaut. Je ne cesse de surveiller moi même avec quelques hommes que j'ai mis aux aguets dans la tranchée en plus des sentinelles habituelles auxquelles j'ai recommandé la plus grande attention.

Au bas de la pente que nous occupons, à 200 ou 300 mètres de nous, à la lisière d'un bois, les petites lanternes sourdes dont font usage les patrouilleurs boches commencent à s'agiter. A chaque apparition de lumière feu de salves de ma tranchée.

Plus je vois tout cela, plus je crois que ma première idée va se confirmer. Préparation à la surprise. Tout le monde travaille et a son fusil approvisionné et chargé. En cas d'attaque nous avons mission de tenir jusqu'au bout, nous sommes tellement avancés qu'il est impossible de se replier, je prends donc mon parti : résister jusqu'à la fin, en tuer le plus possible et donner l'alarme par mon feu. Cette idée d'attaque était si bien ancrée dans mon esprit que j'en arrivais à voir beaucoup plus de petites lanternes qu'il n'y en avait. Etait-ce la même idée ou la même crainte chez mes camarades ! Je ne sais.

Cependant, sur toute la ligne avancée, feux continuels à peu près en même temps que chez moi. Nouvelle preuve pour moi que je n'étais pas victime d'une hallucination. Il y avait certainement quelque chose d'anormal.

23h00 trois nouvelles bombes lumineuses éclairant tout le terrain qui nous environne, deux petites bombes éclatent à dix mètres derrière nous, le grand projecteur de Vauquois éclaire toute la vallée. Du coup, je me dis, c'est fini. On va nous envoyer quelques obus pour nous démoraliser, et préparer le mouvement en avant de l'infanterie, qui vient à l'aide de ses petites lumières sourdes, de se préparer à l'assaut de nos tranchées dès que le signal convenu sera donné. De notre côté, fusillade sur toute la ligne dans la direction et sur des points choisis pendant le jour. Au bout d'un quart d'heure, cessation du feu, on ne voit toujours rien venir, car, malgré une nuit fort noire, mes yeux fouillent complètement à plus de 100 mètres. Ralentissement du feu sur toute la ligne.

Minuit. Nouvelles boules lumineuses sans obus cette fois. Nouvelle fusillade de notre côté.

Enfin, 1h00 : rien. Tout le monde commence à rentrer au repos à l'intérieur de sa tranchée. On ne voit plus rien et on entend que les coups de feu des sentinelles qui veillent toujours de leur mieux.

Vers 2h00, relève par la 4e. Tout est rentré dans le calme le plus parfait. Le mouvement qui s'était opéré chez nos voisins d'en face, était moins important que je ne l'avais prévu, j'en suis même arrivé à croire que leur vigilance n'était chez eux qu'une mesure prise pour parer une attaque qu'ils croyaient préparée chez nous comme quelques jours avant pour Vauquois.

J'étais cependant bien aise de sortir de ce trou où je venais de passer six jours assez pénibles et je vous assure que j'ai laissé de bon cœur ma place aux camarades.

Maintenant me voilà tranquille pour la fin de la semaine. Dès lundi prochain, il faudra probablement repartir. D'ici-là repos complet et un peu d'ordres dans les affaires. J'en profiterai pour vous écrire davantage et vous conter d'autres petits faits vécus ».

 

 

 

Le 20 décembre, attaque sur Boureuilles. Le 131e RI agit de concert avec le 44e RIC. Trois compagnies parviennent à prendre pied dans le village mais sont obligées de l'évacuer dans la soirée. Le 22, même scénario. Le 23, un épais brouillard empêche la continuation de l'attaque. Le 24, c'est au tour du 113e RI de tenter une attaque qui échoue de la même manière.

Le matin du 25 décembre 1914, la campagne est blanche de gelée et de neige. A 20h00, le 131 est relevé par le 113 et vient cantonner à Neuvilly.

 

 

 

 

Neuvilly, 27 décembre

 

 

Je suis parti précipitamment lors de notre dernier repos et je n'ai pu vous écrire comme je vous l'avais annoncé. Il s'agissait de faire une nouvelle attaque sur Vauquois et Boureuilles.

Nous avons d'abord reçu une pluie torrentielle pendant une journée et une nuit complètes. Nos toiles de tente qui nous tiennent lieu de capuchon pendant la marche ou à proximité des lignes ennemies étaient traversées.

Le lendemain attaque violente sur tout le front. Violente réplique de l'ennemi qui nous a envoyé une mitraille infernale, tant balles, que schrapnels. Devant, derrière, tout autour de nous, les balles sifflaient et les obus éclataient. Dès que les balles nous tombaient trop près ou qu'une marmite se faisait entendre, plat ventre par terre et sac sur la tête. Puis, reprise du mouvement en avant et de nouveau, par terre, derrière le moindre abri que nous avions pu repérer pendant notre petit bond en avant. Nous arrivons enfin à la première ligne de feu occupée déjà par des marsouins enfouis dans leurs tranchées. Fusillade plus vive. Nous n'hésitons pas. A quelques mètres de nous des tranchées inoccupées avec 80 centimètres d'eau. Nouveau bond dans ces trous. Nous sommes enfin un peu à l'abri ; de l'eau jusqu'à la ceinture c'est vrai, mais les balles ne nous atteignent plus. Il faut souffler quelques instants car au signal donné, l'attaque va se déclencher.

C'est fait, il fait partir plus loin encore. Nous sommes trempés (coupé par la censure) mais qu'importe, peut être allons-nous enlever ces fameuses positions. A 200 mètres des tranchées ennemies impossible d'avancer davantage. Les mitrailleuses installées sur les crêtes crachent tout ce qu'elles peuvent, les canons de Montfaucon nous envoient leurs marmites et les habitants des tranchées d'en face ne nous ménagent pas leurs pruneaux. Il est évident qu'il y a réciprocité de notre côté, (coupé par la censure)

J'ai mis mon sac sur la tête le visage dans une petite cavité et je regarde les insectes qui sortent de terre pendant qu'au dessus de nous c'est un véritable enfer de feu. Un, deux, trois, dix obus nous tombent à quelques mètres à peine des extrémités, les balles ricochent à quelques centimètres de nous (coupé par la censure)

Il est 11 heures du matin et il faudra attendre 5 heures du soir pour faire le premier mouvement. Ah ! Oui, pendant ce temps on peut réfléchir. On fait son acte de contrition tous les quarts d'heure et on attend la mort avec résignation. Il serait impossible de sortir indemne de cette fournaise et quoique avec un peu d'espoir, on attend (coupé par la censure) le sort qui nous est réservé. Enfin, le soir arriva et avec lui le calme. Aussitôt résurrection sur toute la ligne, quelques mots à voix basse avec le voisin et construction des tranchées. Il fait à tout prix conserver le terrain conquis. Au loin Boureuilles brûle.

(coupé par la censure)

Notre attaque s'était bornée à ce petit gain de terrain sans avoir pu compléter le mouvement et enlever ces positions quasi imprenables. Nos pertes étaient (coupé par la censure) sensibles. Les morts heureusement étaient peu nombreux.

(coupé par la censure)

Enfin à 4 heures, on nous annonce la relève dans quelques instants. Nous plions bagages et à 6 heures 30 nous étions auprès d'un bon feu à quelques kilomètres à l'arrière. C'est d'ailleurs de ce bon coin de feu que je vous écris ».

 

 

 



14/10/2012
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