4 novembre 1914 : la mort du lieutenant Bertrand

     

 

 

 

 

Parmi les officiers tués le 4 novembre 1914 lors de l'attaque d'Andechy, figure le lieutenant auguste Bertrand du 124e RI. Né le 11 mars 1888 à Saint-Ellier-du-Maine, près de Montaudin, il est le fils de constant Bertrand, l'épicier du bourg, et de françoise Guérin son épouse. Il est le dernier enfant d'une famille qui en compte trois, après sa sœur ainée constance et son frère francisque.

Auguste Bertrand fut professeur à l'Immaculée Conception et vicaire à Saint-Germain-de-Coulamer. Il est mobilisé comme sergent au 124e RI. Nommé sous-lieutenant en septembre 1914.

 

Pour l'occasion, il écrivait à un ami le 20 septembre 1914 (le 124e quitte alors le secteur de Moulin-sous-Touvent) :

« Ce dimanche 20 (?) je suis retiré après un long séjour dans les tranchées mouillées , à l'est de X... Je suis retiré jusque derrière X. J'ai reçu, hier soir, vos trois lettres du 27, 29,30, une d'A... et c'est tout. Depuis X, j'ai peu écrit. Je vois par le Bulletin que vous avez su que je suis sous-lieutenant. Le régiment a eu des pertes nouvelles mais utiles, l'autre jour, derrière l'Aisne. Des morts à côté de moi : je n'ai rien eu. Dieu me garde, bien sûr. Mon tour viendra, c'est le sort de beaucoup. Je l'envisage avec sérénité... Nous voulons la victoire, mais la paix victorieuse sera bonne...

Le Père Dassonville est avec nous depuis huit jours.

Un deuil à vous annoncer : hier, j'ai perdu mon sac, mon bon vieux sac qui m'avait gardé tant de fois, qui contenait tout mon avoir en linge et papiers (journal, notes, quelques lettres et adresses etc...). J'ai été volé et suis ennuyé comme d'une grosse perte. Vous y perdez vous même deux lettres toutes faites...

Je reçois enfin un mot de mon frère au 330e. Il doit être … Vivant encore le 30 août. Bonjour à … Pas de nouvelles de … depuis le 28. Adressez toujours par Laval. Ça viendra … quoique lentement. A Dieu... »

 

 

Depuis quelques mois, il commandait la 5e compagnie. Au soir du 3 novembre, le lieutenant Bertrand avait déclaré à un adjudant, abbé lui aussi, séminariste de Saint-Sulpice : « Si l'attaque ne s'est pas faite plus tôt, c'est que nous, qui sommes en 1ère ligne, nous avons déclaré que c'était impossible. En tout cas, c'est un risque tout ». L'adjudant sera blessé lors de l'opération, une jambe cassée, l'autre trouée d'une balle.

 

Le 4 novembre 1914 à 10h45, l'officier s'élançait sur la plaine menant à Andechy suivi de ses hommes. Le 2/124 avançait rapidement puis se trouvait bloqué au sol par des feux violents.

Vers midi, le lieutenant Bertrand faisait un bond en avant à la tête de sa compagnie (5e/124). Un obus tomba non loin de lui, l'abattant ainsi que cinq ou six de ses hommes. L'éclat l'avait atteint à la tête, presque en même temps une balle l'atteignit au côté gauche, traversant de part en part son livret militaire, qu'il avait dans sa poche intérieure.

C'était une avalanche de balles et d'obus. Les hommes étaient couchés au sol.

 

Un homme de sa compagnie, Pierre Robert, de l'hôtel du Lion d'Or à Meslay-du-Maine, proposa à son voisin d'emporter le lieutenant. Celui-ci refusa devant le danger. Le soldat Robert n'hésita pas, se mit à genoux, coupa les courroies du sac de l'officier et lui fit un pansement à la tête. Les deux hommes se trouvait sous les rafales de projectiles. Robert dut probablement abandonner son chef lorsque le 124e se replia.

 

Un blessé croit avoir entendu l'officier râler jusqu'à 5 h00. L'aumônier Dassonville dira qu'il dut entrer dans le coma très rapidement.

L'aumônier s'était porté sur une ambulance dès le début de l'action. C'est un blessé qui lui rapporta que le lieutenant Bertrand venait d'être touché. Le soir, accompagné d'un soldat, il se mit à la recherche de l'officier. Il trouva le corps largement éclairé par le clair de lune. Il le reconnu assez facilement. Il était déjà tard. Le corps était à peine refroidi. Ce n'est que dans la nuit du 6 au 7 que son cadavre peut être enlevé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans une lettre à un ami, l'aumônier Dassonville écrivait :

« Monsieur le curé,

J'ai la grande douleur de vous annoncer la mort du brave lieutenant et si pieux abbé Bertrand. Il est tombé dans cette attaque d'Andechy dont les journaux vous ont parlé, à la tête de ses hommes. Je l'ai vu sur le champs de bataille, le soir même, à 11h00. On vient de nous ramener sa dépouille à laquelle les hommes ont rendu les honneurs spontanément. Ce soir, sa compagnie viendra des tranchées, et nous lui feront des obsèques plus solennelles. Comme officier, il aura un cercueil et sa tombe sera surmontée d'une croix au cimetière de Guerbigny (Somme). Excusez-moi de remettre à plus tard de vous donner des détails. Je suis assez occupé pour le moment au lendemain d'une pareille bataille. Que le lieutenant continue de bénir ses hommes. Il avait dit sa messe les trois jours précédents, le quatrième, c'est sa vie qu'il a offerte en sacrifice. Je me recommande à vos prières. Votre très dévoué en N. -S.

Frère Dassonville , aumônier.

 

 

Le lieutenant Bertrand eut des funérailles émouvantes. L'abbé Salles aumônier du 130e, y assistait :

« Vous me parlez de M. l'abbé Bertrand dont je garde bien douce souvenance. Je lui avais causé plusieurs fois à Guerbigny ; son allure si vive, sa parole si nette et si franche m'avait gagné du premier coup.

Quel bon cœur, me disais-je, comme il doit bien enlever ses hommes. Il les a entraîné au siège d'Andechy et n'en est jamais revenu. Ce que l'on peut dire de plus glorieux à sa mémoire est gravé dans le cœur de ses hommes qui ont fait des prodiges de désintéressement et de courage pour le retirer du champ de bataille.

Je vois encore l'attitude grave, religieuse, consternée des soldats qui lui rendaient les honneurs militaires ; je me rappelle mon émotion, l'émotion de tous lorsque le Père Dassonville nous parlait du cœur de prêtre et du cœur de soldat qui battait dans la poitrine du lieutenant Bertrand. Il n'est pas possible que Dieu ne nous rende en grâces miséricordieuses l'holocauste de pareilles victimes. »

 

Sur sa vieille terre de Mayenne, le service funèbre eut lieu le lundi 23 novembre 1914 dans l'église de Saint-Germain-de-Coulamer, décorée de draperies sombres et de trophées de drapeaux. Le mercredi suivant, ce fut en l'église de Saint-Ellier.

 

Son corps repose aujourd'hui dans la Nécropole Nationale « Lihons », N° 1187.

 

 

Le lieutenant Bertrand fut cité à l'ordre de l'armée en date du 5 août 1915 : « A été dès les premiers combats un modèle d'entrain, d'énergie et de bravoure. Nommé officier au commencement de septembre 1914, a commandé une compagnie pendant un mois. Le 4 novembre 1914 à Andechy, a été mortellement blessé en entraînant ses hommes à l'attaque des positions ennemies, fortement organisées. »

 

 

Sources :

 

- L'Echo de la Mayenne, AD de la Mayenne 1 Pe 34/72 et 73

- JMO du 124e RI, SHD Terre série 26 N

 

Merci à Michel Martin pour la photographie de la sépulture du lieutenant Bertrand



20/08/2011
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